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mardi 17 juin 2008, par Claire Lemercier
Frédéric Bazile, directeur de recherche CNRS, chargé d’enseignement à Montpellier, archéologie (non médaillé qui n’en pense pas moins) :
"Je viens de voir 2 masters (mention Très bien) renoncer à poursuivre en thèse en raison du climat délétère qui règne dans la recherche française et refuser même de tenter l’allocation d’étude... l’une d’entre elle au moins, major de sa promo, l’aurait obtenue : elle préfère préparer le CAPES."
Isabelle Olivieri, génétique évolutive, Montpellier (extraits de son discours de réception d’une médaille d’argent) :
"Oui, tout m’intéresse, je pense que la recherche c’est découvrir de nouvelles questions, grandes et petites, et qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’y parvenir. Se diversifier, s’intéresser à beaucoup de choses, je ne crois pas que cela nuise à la qualité et à l’approfondissement, c’est même souvent le contraire, parce que les idées peuvent venir du regard neuf et impertinent qu’on porte sur l’inconnu. Pour cela, une condition est nécessaire : être libre. En théorie les chercheurs européens le sont. En pratique, ils le sont encore. Les attaques imbéciles contre le statut de chercheur ou d’enseignant-chercheur qu’il est question de limiter à 4 ans sont liberticides. Ce serait dramatique pour la science. Toute notion de risque et de curiosité disparaîtrait. (...) Ce qui m’inquiète, c’est qu’on demande des projets de thèse où, quasiment, les titres des articles qui seront publiés à la fin de la thèse figurent dans le projet. Que la plupart des bourses de thèse sont maintenant données sur des projets bien précis. Comment rester libres dans ces conditions ? Comment s’engager dans des sentiers non battus et rebattus ? (...) Et quand je vois que notre Président de la République annonce officiellement que l’ensemble du financement de la Recherche sera basé uniquement sur des appels à projets de quelques années, tandis que le financement récurrent dont nous avons besoin pour la recherche (fondamentale ou pas) sera basé sur le bon vouloir des bonnes oeuvres, des fondations, je me dis que la fuite des cerveaux, on va finir par la vivre pour de bon ! (...) La biodiversité c’est aussi la diversité des chercheurs, des modèles biologiques, des sujets et des modes de pensée. (...) Etre chercheur, c’est aussi apprendre à travailler avec les autres, parce que la performance passe par la coopération. Tout comme n’importe quel métier du monde artistique, je crois que ce métier exige qu’on donne beaucoup de soi-même. Je ne crois pas que le métier de chercheur ou d’enseignant-chercheur soit un métier où on peut avoir des horaires réguliers. En échange, la liberté. "
Dominique Raynaud, glaciologue, membre de l’équipe honorée par le prix Nobel de la paix 2007 (étude du changement climatique) :
"J’ai signé avec conviction le texte de l’appel des médaillés. Il semble réellement important de ne pas détruire ce qui fait aujourd’hui l’excellence de la recherche dans ce pays. Il est bien connu que détruire est toujours beaucoup plus facile que construire. Même la glaciologie l’atteste : la mise en place des indlandsis qui caractérisent les maxima glaciaires du Quaternaire récent nécessite de l’ordre de 100.000 ans quand il faut seulement 10.000 ans pour faire fondre les grandes calottes de l’hémisphère nord. Cela ne m’empêche pas de penser que nous ne devons pas avoir une position défensive et que nous devons promouvoir l’évolution nécessaire de nos structures de recherche afin de les rendre encore plus performantes et aussi (et pas seulement) de contribuer à la résolution des problèmes sociétaux."
Richard Leprovost, "cristal" du CNRS, instrumentation et expérimentation :
"Les cristaux ont besoin d’un environnement stable pour pousser, avec cette dernière reforme du CNRS, nous risquons bien d’ être les derniers."
Laure Pisella, neurologie, INSERM :
"Il était essentiel pour la qualité de mon travail d’être sur un poste statutaire qui permet d’envisager à long terme les pistes de rééducation des handicaps neurologiques. Il est si facile de publier sur les comportements spectaculaires provoqués par les lésions cérébrales, et si long et risqué de se lancer dans les perspectives de remédiation de ces troubles neurologiques que la société souhaiterait pourtant voir développer. D’autre part, nous avons de plus en plus la fort mauvaise impression d’"exploiter" nos étudiants car ils travaillent souvent sans salaire et ne semblent pas avoir les mêmes perspectives de carrière que nous. Il nous paraît donc ridicule de doubler le salaire d’un chercheur sur un projet de recherche comme s’il était seul à travailler ! La recherche est un travail d’équipe et de coopération, qui ne fonctionne que dans le respect et la valorisation du rôle de chacun."
Stéphane Mazouffre, physique, CNRS (sur son blog) :
"Même si je ne partage pas entièrement le point de vue et les idées de l’appel, en particulier sur l’évaluation et l’autonomie des structures et des personnels, je suis en accord avec les grandes lignes de ce texte sur le bilan actuel, sur l’état d’esprit qui baigne le monde de la recherche, sur les doutes et les inquiétudes quant à l’avenir radieux que l’on promet et sur la vision néfaste d’une recherche pilotée, à court terme, ayant pour objectif premier de servir les projets et ambitions d’une minorité. À cela je me refuse. C’est de Liberté et d’Autonomie dont nous avons besoin, mais aussi de la confiance de nos dirigeants. Et qu’ils se rassurent, nous sommes au service du peuple, alors rendre des comptes est la moindre des choses. Et puis il faut à notre nation une véritable politique scientifique qui s’inscrive dans la durée, car le temps et la sérénité sont des alliés précieux. J’ai donc tout naturellement, comme de très nombreux collègues eux aussi récompensés, décidé d’inscrire mon nom sur la liste des signataires du texte."
Patrick Heuret, botanique, INRA :
"J’adhère particulièrement au fait que la recherche avance avant tout par coopération et non pas par compétition. Il est important de défendre ces valeurs et de ne pas céder à la peur d’être jugé négativement parce qu’on sort du moule ; c’est la diversité des caractères et des compétences qui est la richesse de notre métier (et des relations humaines en général)."
Jean Dubessy, sciences de la Terre, Nancy :
"Le maintien et le développement de l’indépendance scientifique et des libertés académiques est une question de civilisation. Elle est une expression de la liberté de pensée. Elle est une condition nécessaire au développement de la recherche scientifique, que celle-ci soit fondamentale ou plus finalisée. Elle est une condition nécessaire à tout choix politique ou application de la science. Elle est organiquement liée à une recherche menée dans le cadre de la fonction publique à l’abri de toutes les pressions idéologiques, politiques ou économiques. Elle est aussi une condition de l’existence de la République laïque. Elle est une marque de la nature démocratique de notre société. C’est pourquoi, à la fois pour des raisons professionnelles liées à mon métier de chercheur scientifique au sein du CNRS, je demande expressément que les instituts ne soient pas mis en place en raison de leur asservissement aux objectifs du pouvoir politique, quel que soit celui-ci. Ces instituts sont aussi un élément de dislocation du CNRS qui se traduira par un immense affaiblissement de la recherche scientifique en France. Le plan stratégique du CNRS, traduisant cette volonté d’orienter les recherches sur des axes limités et de manière autoritaire est tout aussi inacceptable. En tant que citoyen, je ne peux aussi accepter cette remise en cause des libertés académiques, élement de la démocratie de notre société."
Gregor Marchand, archéologie, CNRS :
Sur son blog professionnel, Gregor Marchand a mis en ligne un texte intitulé "Les archéologues génèrent du profit !" qui développe sa position personnelle. "Les historiens, les archéologues, les géomorphologues, les paléoenvironnementalistes, les anthropologues, les géographes œuvrent sur la compréhension des espaces dans lesquels nous nous déplaçons. Ils tissent les fils qui nous relient à nos ancêtres et notre espace quotidien. Ils nous permettent de prendre des décisions claires et argumentées. Ils nous laissent rêver aussi. Ils font également une recherche appliquée, mais sans brevet. Nous travaillons pour la plus importante industrie de la planète, celle qui génère des profits colossaux largement redistribués dans la population, celle qui assure un développement exceptionnel de certaines régions du monde : le tourisme. La vallée du Nil, le Yucatan ou la Bretagne ne seraient pas des destinations de voyage privilégiées, si des milliers de chercheurs n’avaient pas patiemment tissé une série de représentations mentales valorisantes."
Maurice Lombardi, physique, Grenoble :
"Je suis médaille d’argent en physique 1987. Je viens de prendre ma retraite à 65 ans, et j’aimerais bien ne pas être parmi les derniers à bénéficier de bonnes conditions de travail pour faire de la recherche fondamentale en France."
Charles Besnainou, "cristal" du CNRS, acoustique musicale :
"Merci pour votre initiative, elle nous fait du bien à nous tous qui voulons défendre une recherche publique. Nous ne sommes pas isolés, nous sommes la multitude : encore fallait-il que votre appel se fasse connaître. Je le signe avec la conviction que tous unis nous pouvons stopper le carnage qui vise ni plus ni moins, sur injonction d’une commission européenne - non élue - à transformer le CNRS en agence de moyen aux ordres... des incultes du profit."
Pierre Kern, "cristal" du CNRS, sciences de l’univers :
"Vu l’urgence de la situation je suis d’accord pour signer cette pétition. Je ne suis pas forcément d’accord avec l’ensemble de la formulation et certaines demandes, mais l’heure n’est sans doute plus à donner dans le détail, et j’approuve profondément le fond de ce courrier, en particulier la revendication d’un travail en collaboration a de multiples niveaux dans la confiance. En ce qui me concerne, la reconnaissance dont j’ai fait l’objet est à mon sens attribuée à l’ensemble de l’équipe dans laquelle je travaille, et récompense une activité assez transversale, faisant appel à des micro-technologies issues de laboratoires ST2I ou LETI/CEA, pour leur application à l’instrumentation en astrophysique. Parmi ces activités, certaines ont aujourd’hui des retombées pour des applications en ophtalmologie. Fondamentale ou appliquée , quel est le moteur et la finalité de cette recherche que nous menons ?"